Il y a encore dix ans, décrocher un master informatique c’était à peu près l’équivalent d’un billet gagnant. Le secteur recrutait à tour de bras, les salaires suivaient, et les parents pouvaient souffler. Aujourd’hui, sur les forums Reddit dédiés aux développeurs, le ton a sérieusement changé. « J’ai un master informatique de fac parisienne. Je ne trouve pas de boulot depuis dix mois. » « Le marché est complètement bouché. » « Ce qui était un eldorado il y a dix ans est un bourbier aujourd’hui. » L’emploi informatique des jeunes recule, et les chiffres ne laissent plus vraiment de place au doute.
Ce que les chiffres disent, et c'est pas joli.
L’Association pour l’emploi des cadres a publié en février 2026 son étude annuelle sur les métiers porteurs. Verdict : en 2025, les offres destinées aux développeurs sur la plateforme APEC ont chuté de 20 % par rapport à l’année précédente. Pour les chefs de projet informatique, c’est encore pire : moins 26 %. Et si on élargit la focale, le baromètre APEC du 2 avril enfonce le clou — le nombre total de recrutements de cadres dans l’informatique a reculé de 21 % entre 2023 et 2025. L’INSEE observe lui aussi ce repli, confirmant que ce n’est pas juste une impression de forum.
Ce qui rend la situation particulièrement inconfortable, c’est le décalage entre la réalité du terrain et l’étiquette officielle. Le secteur informatique figure toujours parmi les métiers « en tension » selon les classifications officielles. Traduction : en théorie, il manque de candidats. En pratique, des diplômés bac+5 enchaînent les mois sans réponse. Il y a comme un bug dans la matrice.
IA ou conjoncture ? La question à cent milliards.
C’est évidemment la question que tout le monde se pose. Et honnêtement, démêler les deux causes, c’est compliqué.
D’un côté, l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle générative remodèle en profondeur certains métiers du code. Les outils comme GitHub Copilot ou Claude permettent aujourd’hui à un développeur senior de produire bien plus qu’avant, parfois sans avoir besoin de renforts juniors. Les entreprises recrutent moins d’entrants, pas parce qu’elles n’ont plus de besoins, mais parce que leurs équipes en place absorbent davantage avec ces nouvelles béquilles numériques. Le dev junior, celui qui faisait les tâches répétitives et montait en compétence progressivement, se retrouve en concurrence directe avec un LLM qui, lui, ne demande pas de période d’essai.
De l’autre côté, le contexte économique général n’aide pas. Depuis 2023, beaucoup d’entreprises tech ont serré les boulons après des années d’hyper-croissance un peu irrationnelle. Les grandes vagues de licenciements chez les géants américains ont libéré sur le marché des profils expérimentés — qui font désormais de l’ombre aux juniors sur des postes qu’ils auraient jadis boudés. Quand un poste de développeur junior se retrouve en concurrence avec des candidats de cinq ou dix ans d’expérience en galère, ça ne se passe pas bien pour les nouveaux entrants.
La vraie réponse, c’est probablement les deux à la fois, dans des proportions qu’on ne sait pas encore mesurer avec précision.
Et maintenant, on fait quoi ?
Dire aux jeunes « ne faites pas d’informatique » serait aussi stupide que de leur dire que tout va bien. La réalité, c’est que le secteur se reconfigure plutôt qu’il ne s’effondre. Les besoins en cybersécurité explosent. La donnée, l’architecture cloud, l’IA elle-même — ça recrute. Mais les profils purement « dev full-stack généraliste » commencent à souffrir d’une forme de dévalorisation, notamment au niveau junior.
Ce qui change, c’est la nature des compétences attendues. Savoir coder ne suffit plus comme différenciateur. Il faut savoir coder avec les outils d’IA, comprendre les enjeux métier, et avoir une forme d’intelligence de la situation que les LLM ne maîtrisent pas encore vraiment. Le développeur de demain ressemblera moins à un artisan du code qu’à un chef d’orchestre qui sait quand laisser jouer la machine et quand reprendre la baguette.
L’eldorado n’a pas disparu. Il a juste changé d’adresse.


