Le gouvernement vient de présenter son plan pour développer l’IA dans la fonction publique. Pas un plan de plus sur une jolie slide de Vivatech : un vrai déploiement, avec des outils, des budgets, et une menace à peine voilée pour les ministères récalcitrants. L’époque où l’administration regardait passer les trains de l’IA depuis le quai est officiellement terminée.
L'IA dans la fonction publique : le chatbot de l'État sort du labo.
Depuis octobre 2025, 10 000 agents testaient l’Assistant IA, un outil conversationnel souverain développé par la DINUM en partenariat avec Mistral AI, hébergé chez Outscale sur infrastructure SecNumCloud. Résultat des courses selon l’État : jusqu’à 16 % de temps gagné sur les tâches de synthèse documentaire.
C’est ce succès qui a déclenché la généralisation annoncée ce 16 juin : à terme, l’ensemble des agents de la fonction publique d’État aura accès à l’outil. Le tout pour un budget d’environ 700 000 euros pour la phase de déploiement large, après 300 000 euros investis en phase pilote. Pour une administration habituée aux dépenses numériques à plusieurs dizaines de millions, c’est presque modeste.
Dans le même élan, deux autres outils rejoignent le catalogue. Transcripts, un service de retranscription automatique des réunions, répond à un constat simple : les agents publics passeraient en moyenne quatre heures par semaine à rédiger des comptes rendus. DiploIA, l’outil de traduction du Quai d’Orsay, s’ouvre à l’ensemble des ministères. Et GenIAI, la plateforme d’IA générative des armées, atterrit côté Justice et Intérieur pour traiter des données sensibles.
Tout ça s’inscrit dans une logique cohérente : outiller les agents avec des outils souverains pour éviter qu’ils ne continuent à bricoler avec ChatGPT en douce. Une étude révèle d’ailleurs que plus de la moitié des agents interrogés avouaient utiliser une IA hors cadre. Le shadow IA dans l’administration, c’est un problème réel que le gouvernement veut traiter par l’offre plutôt que par l’interdiction. Une approche qui rejoint les questions de gouvernance IA que les organisations doivent désormais affronter, que ce soit dans le privé ou dans la sphère publique.
655 millions et une carotte budgétaire.
L’autre volet du plan, c’est l’argent. La France injecte 655 millions d’euros supplémentaires dans le développement de l’IA : infrastructures, capacités de calcul, recherche, filières industrielles. Le premier ministre Sébastien Lecornu a défendu l’idée d’une révolution qui profite aux Français tout en protégeant la souveraineté nationale.
Mais la vraie nouveauté, c’est la mécanique budgétaire qui va avec. La capacité des ministères à utiliser l’IA sera désormais prise en compte dans les arbitrages pour le budget 2027. Chaque ministère devra démontrer comment il exploite l’intelligence artificielle pour simplifier les démarches, améliorer les services et, dit-on clairement, réduire les tâches inutiles. Ce qui sous-entend aussi : faire des économies. L’IA dans la fonction publique ne sera donc pas seulement un outil de productivité, mais un critère d’évaluation. Adoptez ou soyez sanctionnés budgétairement. Le message est là.
Le dialogue social : classique et efficacement esquivé.
Le plan prévoit aussi l’ouverture d’une négociation sociale pour encadrer le déploiement de l’IA dans la fonction publique, avec l’objectif d’aboutir à un accord-cadre avec les syndicats d’ici l’automne. Intention louable. Sauf que le plan a été présenté avant même l’ouverture des discussions. La CFDT Fonctions publiques l’a relevé immédiatement : présenter les conclusions avant le dialogue, c’est transformer la négociation en validation.
C’est un point qui mérite attention. L’IA transforme en profondeur les métiers et les conditions de travail, et l’adhésion des agents est une condition de réussite souvent sous-estimée. Un outil imposé d’en haut aura toujours du mal à décoller, même s’il est techniquement excellent. L’administration le sait d’ailleurs : elle a publié une étude montrant l’ampleur du shadow IA, preuve que les agents ont des pratiques autonomes et des besoins réels. Les ignorer dans la construction du cadre serait contre-productif. C’est exactement le même écueil que celui que les entreprises affrontent quand elles déploient l’IA sans embarquer leurs équipes.
Sur l’impact des emplois publics, un rapport vient d’être remis à Matignon mais l’exécutif ne souhaite pas le publier pour l’instant. L’objectif affiché reste d’alléger le quotidien des agents, pas de les remplacer. Reste à voir si ce discours tiendra face aux arbitrages budgétaires évoqués plus haut.
La France qui surfe ou qui boit la tasse ?
Ce plan, c’est clairement un coup d’accélérateur. La France se positionne sur l’IA dans la fonction publique avec des outils souverains, une approche qui valorise Mistral AI et les infrastructures nationales, et une vision cohérente de la transformation numérique de l’État. La souveraineté numérique n’est pas un vœu pieux cette fois : c’est une contrainte technique inscrite dans l’architecture même des outils déployés.
Ce qui reste à surveiller, c’est l’exécution. Généraliser un outil à l’ensemble de la fonction publique d’État, former les agents, obtenir une adhésion syndicale et tenir une promesse de non-remplacement tout en affichant des objectifs d’économies : c’est l’équation politique et managériale qui attend le gouvernement à la rentrée.


