On le répète depuis deux ans sur tous les tons : l’IA boit de l’eau. Beaucoup d’eau. Les data centers qui font tourner ChatGPT, Gemini et les autres seraient de véritables gouffres hydriques, aspirant les nappes phréatiques au passage. La réalité est un peu plus fine que ça. Mais elle n’en est pas moins préoccupante. Car derrière la relation entre IA et eau, il y a une question politique que personne ne veut vraiment trancher.
Ce que IA et eau représentent vraiment en chiffres.
Le rapport 2026 de l’Arcep sur le numérique soutenable vient de mettre des chiffres sur la table. En 2024, les centres de données français ont prélevé 575 000 mètres cubes d’eau directement, l’équivalent d’une commune de 10 000 habitants. Pas de quoi vider la Seine. Sauf que si l’on ajoute la consommation indirecte, celle liée à la production d’électricité nécessaire au fonctionnement de ces infrastructures, on monte d’un coup à 6,5 millions de mètres cubes. Un facteur dix. La consommation annuelle de 100 000 personnes.
En clair : tout dépend du périmètre qu’on choisit de regarder. Et l’industrie, très discrète sur le sujet, ne pousse pas à élargir la focale. Les prélèvements directs restent à 0,02 % du volume d’eau douce utilisé pour l’agriculture. Une miette, sur le papier. Mais dans un contexte de stress hydrique croissant, même une miette peut faire basculer une balance.
L’Arcep le dit sans détour : la disponibilité de la ressource en eau est de plus en plus limitée par les aménagements humains et le changement climatique. Et les data centers ont une fâcheuse habitude de se concentrer dans certaines zones géographiques, créant des tensions locales qui n’apparaissent pas dans les moyennes nationales. Taiwan en a fait l’expérience il y a quelques années, contrainte d’arbitrer entre l’alimentation en eau de ses usines de semi-conducteurs et les autres usages. La France n’est pas à l’abri d’un scénario similaire.
Autre point que l’autorité soulève : l’eau rendue n’est pas toujours de l’eau propre. Elle peut être réchauffée, chargée de polluants chimiques, ou restituée à un endroit et un moment différents de ceux du prélèvement. Ce qui perturbe le fonctionnement des écosystèmes, selon les termes du rapport. L’argument de la neutralité hydrique des data centers ne tient donc pas vraiment à l’examen. Le lien entre IA et eau est structurellement problématique, même si les chiffres bruts semblent rassurants.
Ferveret : une piste sérieuse pour dissocier IA et eau.
C’est dans ce contexte qu’une start-up fondée au MIT attire l’attention. Ferveret a développé un système de refroidissement par immersion qui n’utilise pas d’eau. Les serveurs sont plongés dans un liquide spécial, et la chaleur est évacuée via un procédé d’ébullition saturée, une technique venue tout droit des réacteurs nucléaires. Des bulles de vapeur se forment, grossissent, se détachent, et réhumidifient la surface des composants en quelques secondes. Résultat : un transfert thermique très efficace, sans ventilateur, sans eau.
L’entreprise va plus loin en couplant ses modules de refroidissement à un logiciel de pilotage qui monitore la température et la pression en temps réel, et qui optimise la consommation électrique au volt près. Dans une étude menée avec l’UCLA, Ferveret annonce 15 % d’efficacité énergétique supplémentaire par rapport aux meilleurs systèmes actuels, et jusqu’à 35 % de tokens produits en plus à consommation égale.
Ce n’est pas rien. Et la technologie ouvre des perspectives intéressantes pour déployer des data centers dans des régions ensoleillées mais pauvres en eau — Afrique, Moyen-Orient, certaines zones d’Europe méridionale — alimentés par le solaire sans compétition avec les ressources hydriques locales.
Est-ce que Ferveret va régler le problème de l’IA et eau à elle seule ? Clairement non. Mais ça donne une indication sur la direction : il existe des alternatives techniques au refroidissement par eau, elles sont matures, et des acteurs comme CleanSpark ou FuriosaAI les testent déjà. Si d’autres solutions de ce type émergent, et elles émergeront, la pression hydrique des data centers pourrait baisser significativement sans freiner le déploiement de l’IA.
Une question de choix, pas juste de technique.
Reste que la technique ne fait pas tout. Comme on l’a vu sur la question de l’empreinte carbone de l’IA, ou plus largement sur l’impact environnemental de l’IA générative pointé par l’Arcep, le vrai enjeu est politique. Jusqu’où accepte-t-on que les data centers consomment des ressources naturelles ? Qui décide, et sur quelle base ? L’Arcep appelle à une concertation locale pour chaque projet d’infrastructure. C’est une bonne idée, à condition que ces concertations aient un vrai pouvoir de décision, pas juste un rôle consultatif.
Le rapport du Haut-Commissariat au plan sur la demande en eau à l’horizon 2050 est clair : la ressource va se raréfier. La tension entre IA et eau n’est pas une tendance passagère. Mais avec les bonnes technologies et des règles du jeu claires, il est possible de construire une IA qui ne vide pas les rivières. Pour l’instant, on est encore loin du compte.


