Gagner 180 000 dollars par an et devoir vivre à trois dans un deux-pièces. Voilà où en est San Francisco. Le boom de l’IA à San Francisco fait miroiter des fortunes vertigineuses à deux pas de là. Mais il produit aussi son lot de perdants, et certains d’entre eux gagnent pourtant très bien leur vie. De quoi remettre en question une idée reçue : celle qu’une ville qui s’enrichit profite forcément à tous ceux qui y travaillent.
Le boom de l'IA à San Francisco met les gros salaires à genoux.
Katrine Razniak avait 70 000 dollars par an en arrivant à San Francisco en 2022. Aujourd’hui, elle en touche 180 000 chez Rippling. Son compagnon Adam Woodbury, ingénieur logiciel, en gagne 185 000. Ensemble, ils cumulent plus de 365 000 dollars par an. Et pourtant, impossible de trouver un simple deux-pièces. Trente candidats se pressent à chaque visite. Voilà ce que le boom de l’IA à San Francisco fait aux classes moyennes supérieures : il les rétrograde, sans qu’elles aient rien fait de mal.
Le couple a fini par abandonner. Woodbury a déménagé du côté du lac Tahoe. Razniak, elle, loge encore en colocation à Haight-Ashbury, avec deux autres personnes. Ils envisagent maintenant Seattle. Leur histoire n’a rien d’exceptionnel. Elle illustre juste, avec une précision presque cruelle, l’ampleur de ce qui se joue dans la ville depuis l’arrivée massive des géants de l’intelligence artificielle.
Le boom de l'IA à San Francisco relance la ville, mais pas pour tout le monde.
L’ironie, c’est que San Francisco se remet justement à respirer. Après des années de crise du fentanyl et de rues fantômes pendant le Covid, Downtown revit. Les magasins rouvrent. Les terrasses se remplissent. Les embouteillages reviennent, un maire les qualifie même de « bonne nouvelle ». Le taux de vacance des bureaux recule, celui des commerces autour d’Union Square aussi. On pourrait presque croire à un miracle municipal.
Sauf que ce renouveau a un moteur précis : l’argent des levées de fonds d’OpenAI et d’Anthropic. Leurs bureaux sont installés en plein centre-ville, pas à Silicon Valley. Résultat, les prix suivent la richesse concentrée des salariés de la tech. Le prix moyen des transactions immobilières a grimpé de 18 % en 2025, à plus de 2 millions de dollars. Certains biens s’arrachent pour dix ou vingt fois cette somme. Selon l’indice du coût de la vie du Council for Community and Economic Research, San Francisco affiche des niveaux de dépense parmi les plus élevés du pays, un chiffre qui confirme ce que vivent, au quotidien, Razniak et Woodbury.
Le grand écart entre les gagnants et les autres.
C’est là que le boom de l’IA à San Francisco révèle son vrai visage : celui d’une richesse à deux vitesses. D’un côté, les salariés des laboratoires d’IA. Leurs actions vont bientôt s’échanger en Bourse pour des valorisations proches des 1 000 milliards de dollars. De l’autre, tous ceux qui travaillent dans la tech sans être montés dans ce train précis. Ils subissent la hausse des loyers sans en toucher les bénéfices. Les vagues de licenciements chez Meta ou Amazon n’aident pas à se sentir en sécurité.
On l’a vu récemment avec cette expression qui circule désormais dans les cercles tech de la ville : celle d’une « classe permanente de laissés-pour-compte ». Cette peur diffuse de rater définitivement le train. D’ailleurs, ce basculement du marché touche aussi les profils juniors, pour qui la fin d’un eldorado se dessine autrement, ailleurs dans la tech.
Même les start-up bien valorisées galèrent à loger leurs propres recrues. Un cadre qui déménage de Portland peut voir son dossier de location refusé trois fois de suite, malgré un salaire confortable. La faute à un marché où l’offre de logements n’a quasiment pas bougé depuis vingt ans. La demande, elle, explose littéralement.
Combien de temps la fête va-t-elle durer ?
Le boom de l’IA à San Francisco n’est pas le premier de son genre. La ville a déjà connu des cycles semblables : la ruée vers l’or, la bulle internet, et maintenant l’IA. Chaque fois, la ville s’enrichit vite, exclut une partie de ses habitants, puis retombe un peu. Rien ne garantit que ce cycle-ci se termine différemment des précédents. D’ailleurs, cette accélération rappelle d’autres bouleversements professionnels provoqués par l’intelligence artificielle, notamment quand des cadres choisissent de tout plaquer pour des métiers manuels, façon reconversion express.
Reste une question simple, presque brutale. À quoi sert une renaissance urbaine si une bonne partie de ceux qui la financent n’ont plus les moyens d’y vivre ? Le boom de l’IA à San Francisco n’a pas fini de poser cette question. Et la ville, elle, n’a pas encore trouvé de réponse convaincante.