Pendant vingt ans, l’Europe a été championne du monde d’une discipline un peu particulière : réglementer ce que les autres fabriquent. Le RGPD, le Digital Markets Act, le Digital Services Act, l’AI Act — autant de textes qui ont imposé des règles aux géants américains sans que l’UE ne produise grand-chose de concurrent. C’est ce modèle que la Commission européenne vient officiellement de remettre en question, avec un paquet sur la souveraineté numérique européenne présenté le 3 juin 2026.
Quand les bonnes intentions rencontrent l'opacité des modèles.
Le constat de départ est brutal. L’Union européenne dépend de pays tiers pour plus de 80 % de ses principaux produits, services et infrastructures numériques. Autrement dit, la quasi-totalité des outils qui font tourner ses entreprises, ses hôpitaux, ses réseaux énergétiques — tout ça repose sur des technologies que l’Europe ne contrôle pas. Ursula von der Leyen l’a dit sans détour : « Nous ne pouvons pas nous permettre de dépendre d’autres acteurs pour les technologies qui assurent le fonctionnement de nos hôpitaux, la stabilité de nos réseaux énergétiques et la sécurité de nos services. »
Ce paquet se décompose en quatre piliers : un Chips Act 2.0 orienté puces IA, un règlement sur le développement du cloud et de l’IA, une stratégie open source, et une feuille de route sur l’énergie et le numérique. Quatre chantiers distincts qui, mis bout à bout, dessinent quelque chose qu’on n’avait pas vraiment vu venir de Bruxelles : une politique industrielle assumée.
Des ambitions solides, une mise en œuvre qui reste à prouver.
Côté semi-conducteurs, le premier Chips Act adopté en 2023 tablait sur 20 % de la production mondiale de puces pour l’Europe d’ici 2030. On en est loin. Le Chips Act 2.0 réoriente l’effort vers les composants dédiés à l’IA — les composants liés à l’IA pourraient représenter plus de 70 % du marché total des semi-conducteurs d’ici 2030, selon les estimations de la commissaire Henna Virkkunen. L’ambition est là. Les financements détaillés, un peu moins.
Le règlement cloud et IA fixe un objectif clair : tripler la capacité des datacenters en Europe dans les cinq à sept prochaines années. Pour les acteurs du marché comme Scaleway, OVHcloud ou StackIT — déjà retenus dans l’appel d’offres cloud souverain de 180 millions d’euros de la Commission — c’est une fenêtre d’opportunité réelle. Mais la Commission a prudemment écarté une préférence européenne stricte dans les marchés publics, préférant s’appuyer sur son Cloud Sovereignty Framework pour définir ce qui est « souverain » ou non. Un choix diplomatique, qui évite les frictions commerciales avec Washington, mais qui laisse la porte entrouverte aux hyperscalers américains.
La stratégie open source mérite qu’on s’y attarde. L’Europe dispose de 3 millions de contributeurs à des projets libres. Pourtant, selon une étude récente menée par Asterès pour le Cigref, 83 % des dépenses logicielles de l’UE atterrissent dans les caisses d’entreprises américaines. Réallouer ne serait-ce que 15 points de ces dépenses vers des acteurs européens représenterait 120 000 emplois créés. Ce n’est pas anodin.
Quand l'énergie devient une question de souveraineté numérique européenne.
Le point le plus intéressant du paquet, c’est peut-être le plus discret : la feuille de route sur l’énergie et l’IA. Pour la première fois, la Commission tire un trait direct entre réseau électrique et autonomie numérique. Les datacenters deviennent des infrastructures critiques, l’électricité devient une ressource stratégique pour l’IA. La capacité installée des centres de données européens pourrait plus que doubler d’ici à la fin de la décennie — et cette croissance intervient au moment précis où l’électrification des transports et de l’industrie tire déjà les réseaux vers leurs limites.
C’est une vision cohérente, en fait. On ne peut pas parler de souveraineté numérique européenne sans parler de l’énergie qui alimente les serveurs, des puces qui font tourner les modèles d’IA, et du cloud sur lequel repose la donnée. Ces sujets sont liés, et c’est la première fois que Bruxelles les traite comme tels. Côté cloud souverain, Infomaniak — dont on avait suivi la création d’une fondation pour ancrer ses valeurs dans le marbre — incarne bien ce que peut être une approche vraiment indépendante, même si l’opérateur suisse reste en dehors du cadre réglementaire de l’UE.
Le vrai test : pas les textes, les investissements.
On peut lire ce paquet avec enthousiasme ou avec scepticisme. Les deux réactions sont légitimes. D’un côté, c’est la première fois que l’Europe articule une vision industrielle cohérente de la souveraineté numérique — pas juste des règles, mais des capacités à construire. De l’autre, les annonces ne valent que ce que les budgets confirmeront. Et sur ce point, on attend encore.
La France, de son côté, a déjà montré la voie avec le Quantum Act, un milliard engagé sur le quantique, en appelant l’Europe à s’aligner. La Commission semble avoir entendu le message — au moins partiellement. La question qui reste ouverte n’est plus doctrinale : c’est une question d’argent, de calendrier, et de volonté politique dans 27 États membres qui n’ont pas exactement les mêmes intérêts industriels.
L’Europe a passé vingt ans à réguler l’avenir des autres. Elle essaie maintenant de construire le sien. C’est une rupture. Si elle tient la distance.


