Tout le monde parle de souveraineté numérique. Les politiques en font des discours, les éditeurs en font des arguments commerciaux, et les entreprises cochent la case dans leur rapport RSE. Pendant ce temps, les rachats s’enchaînent, les données migrent vers des serveurs soumis au Cloud Act américain, et le cloud souverain reste une belle intention sans structure pour la tenir. Le 20 mai 2026, l’hébergeur suisse Infomaniak a fait quelque chose d’assez rare pour mériter qu’on s’y arrête : il a transféré la majorité de ses droits de vote à une fondation d’utilité publique suisse — la Fondation Infomaniak — rendant tout rachat extérieur structurellement impossible.
Ce n’est pas une promesse. C’est une structure juridique.
Un cloud souverain, c'est quoi quand c'est sérieux ?
La souveraineté numérique, dans sa version sérieuse, ne se limite pas à héberger des données en Europe. Ça implique de maîtriser le code, de ne dépendre d’aucun actionnaire étranger, de ne revendre aucune donnée, et de résister aux injonctions extraterritoriales. Infomaniak coche ces cases depuis 1994. Ce qu’ils viennent de faire, c’est s’assurer que leurs successeurs seront obligés de les cocher aussi.
Boris Siegenthaler, le fondateur, a transféré ses droits de vote sous forme d’actions spéciales à la Fondation. Ces actions ne peuvent jamais être cédées. Même si demain un investisseur arrivait avec un chèque impossible à refuser, même si le fondateur venait à disparaître, le contrôle d’Infomaniak reste entre les mains d’une structure dont la mission première est l’intérêt général. Les 36 collaborateurs actionnaires ont validé le transfert à l’unanimité, en acceptant que leurs droits de vote diminuent en conséquence.
Les 9 principes qui ne peuvent que progresser.
Au cœur du dispositif, il y a une Charte des participations signée devant notaire. Elle fixe neuf principes fondamentaux : indépendance, souveraineté numérique, respect de la vie privée, responsabilité environnementale, innovation utile, transparence, ancrage local, qualité de vie au travail, prospérité durable. La règle est simple : le Conseil de la Fondation peut renforcer ces principes, jamais les affaiblir.
C’est ce mécanisme-là qui change tout. Un code de conduite peut être révisé. Une politique RSE peut être abandonnée quand les actionnaires changent. Là, on parle d’un engagement inscrit dans des statuts notariés, surveillé par les autorités cantonales genevoises, et conçu pour ne pouvoir évoluer que dans un sens.
Sur la question des données, le principe est explicite : elles ne peuvent être utilisées qu’au service de la prestation commandée, et leur utilisation pour entraîner des modèles d’IA doit être désactivée par défaut, sauf consentement explicite. À l’heure où la plupart des plateformes s’octroient ce droit en catimini dans leurs conditions générales, c’est une position qui tranche.
Rare, mais pas inédit en Europe.
Ce modèle de fondation actionnaire existe déjà : Bosch, Carl Zeiss, Bertelsmann, Rolex ou Victorinox l’ont adopté, parfois depuis plus d’un siècle. Ce qui rend la démarche d’Infomaniak particulière, c’est qu’elle s’applique à un acteur du cloud — un secteur où la tendance va exactement dans l’autre sens. Plusieurs hébergeurs européens ont fini dans le portefeuille de fonds d’investissement anglosaxons ces dernières années.
La gouvernance d’Infomaniak a d’ailleurs été renforcée en parallèle, avec l’arrivée de deux administrateurs indépendants au Conseil d’Administration — dont un expert en cybersécurité — et la création de comités d’audit et de rémunération. Des standards qu’on trouve dans les entreprises les plus solides, pas dans les startups en quête de valorisation rapide.
Pour les entreprises qui s’interrogent sur leur gouvernance IA et leur dépendance aux grandes plateformes, la question du choix de l’infrastructure cloud n’est pas anodine. Confier ses données à un acteur dont l’actionnariat peut changer du jour au lendemain, c’est un risque stratégique que beaucoup sous-estiment encore.
La Fondation finance aussi des projets d'intérêt général.
La structure a deux rôles. Elle est gardienne des valeurs d’Infomaniak en tant qu’actionnaire de référence. Mais elle est aussi une fondation d’utilité publique à part entière, financée par une part pouvant atteindre 5 % du bénéfice annuel d’Infomaniak. Elle soutient des projets indépendants dans quatre domaines : souveraineté numérique et éducation, numérique éthique, environnement et biodiversité, transition énergétique.
C’est la continuité d’engagements déjà anciens. Infomaniak soutient depuis des années des initiatives comme la Debconf, l’école 42 Lausanne, ou Agent Green — une ONG dont le fondateur a reçu en 2024 le prix Champion de la Terre des Nations Unies. Pas franchement le profil d’une entreprise qui fait du greenwashing.
Ce qui intéresse les décideurs dans ce modèle, c’est aussi la lisibilité à long terme. Là où des acteurs comme Mistral AI jouent leur avenir sur des levées de fonds et des revirements stratégiques possibles, Infomaniak vient de verrouiller son cap pour les décennies à venir.
Et maintenant, une question qui fâche.
Cette fondation, cette charte notariée, cet actionnariat structurellement protégé — c’est une idée suisse. Ça ne veut pas dire que le droit français l’interdit. La fondation reconnue d’utilité publique existe en France. Les mécanismes d’actions à droits de vote multiples ou de protection statutaire existent aussi. Et pourtant, pendant qu’un hébergeur genevois grave ses engagements dans le marbre pour protéger la souveraineté de ses clients européens, on cherche encore en France un équivalent qui aurait eu le même réflexe.
On nous promet le cloud souverain depuis dix ans. On a des discours, des labels, des plans de souveraineté numérique. Ce qu’on n’a pas encore, c’est une entreprise française du numérique qui ait eu le courage de rendre son ADN juridiquement irrévocable. Peut-être que ça viendra. Ou peut-être qu’on attendra que les Suisses nous expliquent comment on fait.


